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Quand les dealers font du marketing…

Posted On 28 Oct 2018
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Ici, au Tintoret, dans le quartier du Mirail, on indique le chemin aux clients. / Photo DDM
Ici, au Tintoret, dans le quartier du Mirail, on indique le chemin aux clients. / Photo DDM

Les trafiquants de drogue toulousains rivalisent d’imagination afin de séduire leur clientèle. Réseaux sociaux, packaging, promotions… ils font figure de véritables commerciaux.

«C’est joli, mais quand on sait à quoi ça sert, c’est déconcertant…» Au pied d’un immeuble de la Reynerie, cet habitant constate. De nuit, des coursives éclairées de vert et de rouge, telle une guirlande. Le bailleur n’a pas anticipé les fêtes de Noël. Les dealers, eux, se font de la pub en indiquant à leurs clients où ils peuvent trouver de la drogue, en pleine nuit.

Ils ont refait l’éclairage des coursives de sorte qu’il est facile de les trouver.

Les dealers toulousains ont l’habitude de se singulariser. On se souvient du «Plan weed» (herbe en anglais), en novembre dernier, lorsqu’ils étaient parvenus à se faire géolocaliser au 9 cheminement Edgard-Varèse, au Mirail, sur le moteur de recherche Google, comme n’importe quel commerce.

Lorsqu’on se balade à la Reynerie tout comme à Bellefontaine, à la recherche de drogue, le chemin est fléché. Au sens propre du terme. À coups de bombes de peinture, les points de deal sont indiqués. Régulièrement, depuis le métro Bellefontaine, il suffit donc de suivre les indications pour trouver sa came.

Ces tags sont régulièrement effacés mais ressurgissent. Au Tintoret, de gros carrés de peinture blanche laissent encore entrevoir d’énormes inscriptions «Coke», «Beuh»… un supermarché à ciel ouvert à peine voilé, complété par des tarifs et promotions affichés dans les halls.

Les sachets estampillés «Varèse» circulent déjà depuis de nombreux mois avec indiqués la station de métro «Mirail Université» ou le nombre de grammes contenus. D’autres sont plus discrets et ressemblent à des paquets d’images de «Batman». «Si mon fils a ça dans sa chambre, je ne me méfie pas», confie un père de famille du quartier. Et de concéder : «C’est vrai que c’est bien fait».

Cartes de fidélités, tickets de jeux à gratter offerts avec la drogue, briquets, feuilles de papier à rouler, déguisements de Père Noël… les dealers toulousains regorgent d’idées, tels des commerciaux, afin de fidéliser leur clientèle.

Les réseaux sociaux n’échappent pas à leur emprise et des adresses Snapchat sont régulièrement taguées sur les murs. Un moyen pour les clients de trouver le point de deal.

L’arrivée des vélos Toulouse et, désormais, des vélos Indigo (volés bien sûr) ajoute davantage encore à l’offre de services proposée par les trafiquants sur leurs points de deal afin que leurs clients rallient tranquillement le métro… sauf à se faire prendre par une patrouille de police. Car dans ce supermarché de la drogue, les forces de l’ordre ne sont jamais loin et multiplient les saisies impressionnantes (lire ci-contre).


Des saisies par kilos de plus en plus régulières

Les policiers toulousains, comme le parquet, ont fait de la lutte contre le trafic de produits stupéfiants l’une de leurs priorités. Depuis plusieurs mois, les saisies s’enchaînent au Mirail, mais pas seulement. Début octobre, dans le quartier de Bonnefoy, 750 grammes d’héroïne ont été retrouvés par la brigade des stups de la sûreté départementale. Rue du Lot, à Bagatelle, attirés par l’odeur, les fonctionnaires de la BST ont mis la main sur 5 kg d’herbe dans un appartement, mi-octobre. Fin septembre, pas moins de 16 kg d’herbe de cannabis et 520 grammes de cocaïne avaient été découverts à la Reynerie et à Bellefontaine. Brigades spécialisées de terrain, brigades territoriales, BAC… tous les services viennent en appui et en renseignements auprès des spécialistes des démantèlements de trafics. Ils n’oublient pas que ce business, lucratif pour certains, grève le quotidien des habitants des quartiers mais aussi que cette économie souterraine est à l’origine de nombreux règlements de comptes sanglants ces dernières années à Toulouse, au Mirail, mais aussi aux Izards.


Repères

Didier Martinez, secrétairerégional Unité-SGP-FO police

«La détermination et la motivation restent»

Sur le terrain, les forces de l’ordre sont confrontées au quotidien aux dealers mais aussi à leurs méthodes «commerciales».

Comment les policiers de terrain accueillent-ils les divers affichages et tags aux abords des points de deal ?

C’est clairement de la provocation et une marque de défiance vis-à-vis de l’autorité de l’Etat. Dans ces halls d’immeubles où nous tapons régulièrement, les dealers affichent des opérations de promotions hebdomadaires ou quotidiennes comme «tant de barrettes de shit achetées, une barrette offerte». Il y a aussi tout ce packaging qu’ils affichent ostensiblement depuis un peu plus d’un an et ces tags écrits au marqueur qui sont nettoyés puis reviennent.

Pourquoi ces trafiquants semblent-ils «travailler» en toute impunité ?

Ce n’est pas le cas. Ces derniers temps, il y a eu énormément de démantèlements mais, à chaque fois, ça se reconstitue. Les policiers, qu’ils soient en civils ou en tenue sont repérés par des guetteurs qui les observent et connaissent leurs plaques. C’est très compliqué de les prendre en flag d’autant que celui qui vend n’a que de faibles quantités sur lui en général.

Quelles sont les solutions ?

Nous avons un travail de fourmi devant nous. Nous persévérons et nous avons de plus en plus de résultats mais c’est un vaste trafic qu’il est difficile d’endiguer. Il faut savoir que, dès qu’il y a un contrôle, un rassemblement se forme et on subit le caillassage. Mais la motivation et la détermination restent.

Que manque-t-il selon vous pour appuyer ce travail ?

Nous attendons une sévérité plus marquée de la part de la justice. Tant qu’il n’y aura pas de dissuasion, il y aura récidive car sentiment d’impunité. La grande problématique est là. Ils considèrent les quartiers comme les leurs. Les habitants sont même tenus de ne pas les déranger.

L’arrivée de la police de sécurité du quotidien au Mirail est-elle un plus ?

Bien sûr, ces trente fonctionnaires sont un renfort inestimable. Mais il faut aussi des gens en judiciaire. Nous avons demandé 150 effectifs. Il nous les faut.


«Pour vendre, je fais de la pub»

«Pour vendre je fais de la pub», affirme Ludovic, 23 ans. Le 5 septembre, les policiers toulousains retrouvent, à Lardenne, plus de 3 kg de cannabis et 2 680 € en espèce. Deux hommes sont interpellés dont Ludovic. À l’audience de comparutions immédiates, le président interroge : «On a trouvé de la publicité faite sur les réseaux sociaux, snapchat avec les tarifs promotionnels, l’adresse où il faut se rendre, la livraison… vous livrez aussi ?»

«Non je ne livre pas, ça, c’est pour attirer les clients», assure le prévenu. «Je vends en faisant de la publicité. C’est moi qui la fais.»

À ses côtés comparaît Younes mais Ludovic le dédouane. «Je vendais tout seul depuis avril. Je traînais dans le quartier depuis un moment car j’avais des amis d’enfance là-bas. Younes ne m’a pas aidé, j’étais seul». Le président poursuit : «Comment entre-t-on en contact avec vous ?» «Par le bouche-à-oreille et par snapchat».

«Les policiers ont remarqué un point de vente drive-in, les acheteurs arrivent en voiture, font la transaction et repartent», explique le président. «Oui il n’y a qu’une entrée et qu’une sortie…», admet le prévenu.

«Trafic 2.0»

Younes quant à lui explique : «J’ai capturé l’image de publicité, c’est pour ça que je l’ai dans mon téléphone. Je n’ai rien fait avec».

Me Peter, pour la défense de Ludovic, affirme : «Il reprend ce trafic 2.0 par imitation. Sa motivation pour se lancer est financière. Il veut apurer les dettes de sa mère. C’est avec cette idée illusoire de l’argent facile qu’il a lancé ce commerce. Vous n’avez pas affaire au Pablo Escobar de Lardenne ! Il ne vend pas cher, il n’a pas tant de clients… Il fait 3 700 € de bénéfice s’il écoule tout ! Il a une grande immaturité et une inconscience de l’illégalité et du danger qu’il prend en se lançant dans un marché où on n’aime pas la concurrence».

Me D’Hers, concernant Younes, plaide la relaxe : «Il n’y a qu’un seul témoin et ce témoin dit que Younes ne lui a pas parlé. Si on utilise snapchat, il y a la géolocalisation, pourquoi avoir un rabatteur ?»

Younes est relaxé. Ludovic, lui, est condamné à 18 mois d’emprisonnement et est maintenu en détention.


Le chiffre : 30

Policiers > Supplémentaires. Dans le cadre du déploiement de la police de sécurité du quotidien (PSQ), trente policiers de terrain sont affectés au quartier du Miril depuis la rentrée. Ils contribuent à lutter contre ces trafics.

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