Avant de débarquer à la tête de la préfecture de la région Auvergne-Rhône-Alpes, Stéphane Bouillon, 61 ans, exerçait dans la cité phocéenne, autrement plus chahutée que la capitale des Gaules. Ce qui lui donne un peu de recul : « Disons que les quartiers les plus sensibles de Lyon, comme le VIIIe, seraient considérés comme… les plus tranquilles de Marseille », dit-il, pince-sans-rire. Pour autant, Gérard Collomb, qui vient d’annoncer son intention d’être candidat aux municipales de 2020, ne s’est pas privé d’inscrire le VIIIe arrondissement de la ville sur la liste prioritaire des « 60 quartiers de reconquête républicaine », aux côtés des quartiers chauds de Lille, de Marseille ou de Bordeaux. De quoi lui offrir un renfort de 30 policiers supplémentaires dans le cadre du déploiement de la nouvelle police dite « de sécurité du quotidien » (PSQ), la police de proximité version 2.0 voulue par Emmanuel Macron.

« C’est vrai que ce n’est pas le Bronx : plutôt que d’insécurité, on peut parler d’incivilités, avec des petits trafics de drogues et des rodéos à scooter », souligne Stéphane Guilland, le président du groupe d’opposition Les Républicains au conseil municipal. « Mais il faut bien qu’il y ait des avantages à voir un élu local devenir ministre de l’Intérieur », ironise-t-il. A l’échelle de Lyon, le VIIIe reste cependant l’arrondissement le plus préoccupant, avec un taux de délinquance toujours en hausse depuis 2014. Et ce, alors même que cette année-là il avait été classé en zone de sécurité prioritaire (ZSP), l’un des dispositifs censés – déjà – faire reculer la délinquance.

 

« Les noms de ces dispositifs changent avec les gouvernements, mais l’esprit reste le même et l’on voit bien que les résultats tardent à venir », tance l’élu d’opposition. La réalité apparaît plus complexe. En fait, Lyon a quasiment servi de laboratoire à la future PSQ. Mais pas dans le VIIIe arrondissement, qui, malgré son classement en ZSP, n’a à l’époque reçu aucun renfort policier, comme le rappelle Jean-Yves Sécheresse, l’adjoint à la sécurité du nouveau maire de Lyon, Georges Képénékian.

C’est dans l’arrondissement voisin, le IXe, que Gérard Collomb a véritablement expérimenté sa version de la police de proximité. Le IXe, également placé sur la liste des ZSP, avait en effet bénéficié d’une vingtaine de fonctionnaires supplémentaires envoyés par l’Etat. Et les autorités ont y pu tester les effets de la collaboration entre policiers municipaux et nationaux. « Le travail de rénovation urbaine et de déghettoïsation du quartier opéré en parallèle par la mairie a permis la reconquête promise », souligne le préfet.

Car les résultats sont là. Le sentiment d’insécurité a tellement diminué dans ces quartiers que, depuis mars dernier, ce n’est plus le groupe opérationnel mobile (GOM) – la brigade municipale de terrain qui intervient jusqu’à 2 h 30 du matin –, mais les policiers municipaux classiques qui y patrouillent. Reste aujourd’hui à dupliquer le modèle dans le VIIIe. Des motards des CRS et de la police municipale s’y montrent davantage depuis février, quand l’arrivée de la PSQ y a été annoncée. Ils verbalisent les conduites sans permis, dissuadent les adeptes de rodéos et opèrent des saisies de stupéfiants.

 

Histoire de préparer le terrain à l’entrée dans l’arène des renforts, à pied d’œuvre depuis la rentrée. Concrètement, « la majorité des effectifs de PSQ patrouille sept jours sur sept dans le secteur, en particulier en début de soirée, pour connaître par cœur le quartier et les lieux de planque, indique Lucien Pourailly, le directeur de la sécurité publique du Rhône. Lorsqu’ils sortent une affaire, ils transmettent les informations à une autre partie des PSQ formant un groupe d’enquêteurs spécialisés qui les exploitent ». Car, outre une présence renforcée dans les rues, des contacts accrus avec la population, la PSQ aura aussi pour mission de développer des investigations sur son territoire.

Pour mettre tous les atouts de son côté dans le IXe, l’ancien maire avait également décidé de mettre le paquet sur le quartier de la Duchère (le plus chaud à l’époque) en termes de vidéoprotection : 62 caméras y ont été installées ! Jean-Yves Sécheresse reconnaît qu’à présent on pourrait presque parler de suréquipement. « Il y a même des espaces à la Duchère, comme le parc urbain du Vallon, équipés de vidéoprotection et où il ne se passe plus rien. Mais c’est aussi comme cela que nous le vérifions », dit-il.

 

Plus globalement, à Lyon, la vidéosurveillance était dans un état plus qu’embryonnaire en 2001, à l’arrivée de Gérard Collomb. Depuis, elle a été déployée systématiquement. »Nous avons aujourd’hui installé 517 caméras. Ce qui a même valu au conseil municipal d’être sanctionné du prix “Big Brother” décerné par une ONG. On peut sans doute considérer que c’est le gage d’une installation aboutie », ironise l’élu à la sécurité. « Gérard Collomb est le modèle du maire de gauche totalement décomplexé qui a la réputation de s’être emparé de la question sécuritaire dans sa ville, analyse Mathieu Zagrodzki, chercheur au Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales. Il évoque d’ailleurs souvent cette expérience d’élu de terrain dans ses discours et prises de position depuis qu’il est à la tête du ministère de l’Intérieur. »

 

L’ex-maire n’a pas hésité non plus à armer les policiers municipaux, en tout cas ceux qui le demandaient, soit 285 sur les 335 à l’effectif. En fait, il a changé d’avis sur la question : avant les attentats du Bataclan, à Paris, en novembre 2015, Gérard Collomb était radicalement contre. Le contexte terroriste l’a fait basculer. Depuis 2016, les hommes du GOM sont équipés et, peu à peu, les autres policiers volontaires sont formés, – dix jours chacun –, à l’usage des armes à feu. Après « on ne mélange pas les torchons et les serviettes, les policiers non armés et les armés : les premiers s’occupent des marchés le matin, les autres peuvent patrouiller le soir », précise Jean-Yves Sécheresse.

Evidemment, dans la cité du ministre de l’Intérieur, les renforts de l’Etat sont bienvenus. Même si la ville n’est pas à plaindre, avec déjà 3,9 policiers nationaux affectés à la capitale des Gaules pour 1.000 habitants, soit l’un des ratios les plus élevés de l’Hexagone. En janvier prochain, d’autres renforts de la PSQ débarqueront dans le quartier limitrophe des Minguettes, à Vénissieux, où ils sont attendus, cette fois, avec impatience. Quant à Grenoble, qui réclame par la voix de son maire, Eric Piolle, d’être intégrée dans ce dispositif, elle ne figure pas encore dans la liste du ministre de l’Intérieur.