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« La cyberviolence à l’école peut mener à la dépression, voire au suicide » #4

Posted On 23 Déc 2017
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Selon la chercheuse Catherine Blaya, qui étudie les phénomènes de cyberviolences en milieu scolaire, plus de 40 % des jeunes en ont déjà été victimes.

PROPOS RECUEILLIS PAR LOUIS CHAHUNEAU

La cyberviolence concerne au premier chef les jeunes. Ils en sont les principales victimes, du fait de leur utilisation massive des réseaux sociaux. D’après les études menées par la chercheuse et pédagogue Catherine Blaya, 41 % d’entre eux ont déjà été victimes de cyberviolences, et 7 % de cyberharcèlement. Des insultes aux menaces, ce phénomène peut être fatal, comme l’a montré en 2013 l’exemple de Marion, une collégienne de 13 ans harcelée, qui s’est suicidée.

Ces phénomènes, Catherine Blaya les étudie depuis 2010. En 2012, elle a publié l’enquête « Eu kids online » sur les « risques et [la] sécurité des enfants sur Internet » pour la France. La chercheuse en sciences sociales à la Haute École de pédagogie (HEP) du canton de Vaud (Suisse), et présidente de l’Observatoire international de la violence à l’école (OIVE), a aussi publié plusieurs livres autour du sujet, dont Les Ados dans le cyberespace, en 2013 (éditions De Boeck). Elle explique au Point l’impact des nouvelles technologies sur les relations entre adolescents, et les dangers qu’elles suscitent, notamment pour leur santé. Elle insiste aussi sur la responsabilité des professeurs dans la prévention de la cyberviolence. Entretien.

Le Point : Près de la moitié des jeunes déclarent avoir déjà été la cible de cyberviolences. Comment expliquez-vous l’étendue de ce phénomène ?

Catherine Blaya : Les jeunes sont particulièrement exposés car ils utilisent massivement les smartphones et les réseaux sociaux. On considère qu’il y a cyberharcèlement quand la victime fait l’objet d’attaques perpétrées au moins une fois par semaine et pendant un mois. En France, 7 % des jeunes expliquent avoir été la cible de ce genre d’attaques. On se situe dans la moyenne européenne. C’est un phénomène qui reflète la violence de notre société : l’étude européenne EU kids online montre que les pays où la violence est quotidienne sont aussi ceux où la cyberviolence explose.

Comment expliquer l’explosion de ce phénomène de harcèlement par écran interposé ?

Comme il n’y a pas d’interaction physique entre la victime et l’agresseur, ce dernier ne développe pas d’empathie pour sa proie. On appelle cela « l’effet cockpit », comme les pilotes d’avions de chasse, qui larguaient des bombes sans jamais voir les dégâts produits pendant la Seconde Guerre mondiale. L’anonymat rendu possible par les réseaux sociaux facilite le cyberharcèlement, puisque l’agresseur a peu de chances d’être retrouvé et puni. Pourtant, il est souvent connu de la victime.

Lire aussi Harcèlement scolaire : « Il faut faire basculer la honte du côté des harceleurs »

Quelles formes peut prendre le cyberharcèlement chez les jeunes ?

Les usages sont différents selon le sexe de la victime. Chez les filles, on retrouve le « slut-shaming » qui vise à isoler socialement d’autres filles parce qu’elles sont des concurrentes directes en classe ou pour un garçon. Les filles se font elles-mêmes l’instrument de la domination masculine. Elles moquent l’apparence de leur camarade, son maquillage, un décolleté, avec des propos machistes. On trouve aussi le « revenge porn », facilité par des plateformes d’échange de photographies instantanées comme Snapchat. Pour les garçons, c’est plutôt l’ostracisme : un phénomène que j’ai notamment observé dans le cadre des jeux en ligne. Enfin, on a le lynchage, qui a pour objectif de ruiner la réputation d’une personne, et l’incitation à la haine lorsqu’on a une appartenance supposée ou réelle à une origine ou religion.

Quels sont les impacts sur la santé des adolescents ?

Les jeunes deviennent nerveux, anxieux, voire agressifs. Ils ont du mal à se concentrer en classe, dorment mal, et développent un sentiment de paranoïa qui peut les pousser à sécher les cours. Donc il y a un risque de décrochage scolaire. Le harcèlement peut détruire complètement l’estime de soi. Parfois, cela mène à la dépression, voire au suicide. La plupart du temps, les jeunes n’en parlent pas à leurs parents, par honte (22 % des concernés, d’après e-enfance, NDLR). Surtout quand il est question de photos intimes.

Comme dans la rue, le harcèlement en ligne touche plus souvent les femmes. Comment l’expliquez-vous ?

D’après mes travaux, les filles ont 1,3 fois plus de risques de subir des cyberviolences que les garçons. On parle de cybersexisme. J’ai constaté au cours de mes enquêtes que les filles exposaient davantage leur intimité sur Internet que les garçons. En revanche, elles parlent plus facilement des problèmes qu’elles rencontrent que leurs camarades masculins, qui ont tendance à garder leur souffrance pour eux. C’est la sociabilisation du genre qui est à l’œuvre.

Les professeurs ont-ils conscience de l’ampleur du phénomène ?

De plus en plus. Le rectorat mène des campagnes de sensibilisation. Certains professeurs que j’ai rencontrés rédigent une charte de respect et en parlent avec leurs élèves. Il est très important que le professeur principal aborde le sujet, car la cyberviolence à l’école est une violence de proximité. Et malheureusement, le problème ne vient pas que des jeunes : j’ai déjà vu certains professeurs espionner leurs élèves sur les réseaux sociaux.

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