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« Je ne me sens plus chez moi ici » : des jeunes issus de l’immigration quittent la France, dégoûtés des discriminations

Posted On 08 Sep 2018
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Regards mal placés, sous-entendus racistes… Deux ingénieurs de 27 ans, d’origine maghrébine, expliquent comment l’expérience du racisme au quotidien les a convaincus de quitter la France.
En 2013 (dernière année pour laquelle les données sont disponibles), 198 000 personnes nées en France ont quitté le territoire. (Photo d\'illustration)
En 2013 (dernière année pour laquelle les données sont disponibles), 198 000 personnes nées en France ont quitté le territoire. (Photo d’illustration) (NEW)

A travers le combiné téléphonique, on entend un bébé qui pleure. Avec sa femme et son enfant, Redouane, 27 ans, déballe ses cartons à Madrid, où il vient de s’installer. Une décision radicale, mais mûrement réfléchie, qu’il a expliquée sur Twitter dans un long thread partagé par 1 700 personnes. Combien sont-ils dans son cas ? Difficile de le savoir, mais Redouane dit avoir reçu de très nombreuses réponses. Parmi elles, celle de Karim, lui aussi âgé de 27 ans, qui aurait pu écrire le thread tant il s’est « reconnu dans les propos de Redouane ». En 2013, dernière année pour laquelle les données sont disponibles, 198 000 personnes nées en France ont quitté le territoire. Un chiffre en augmentation de 25% par rapport au précédent décompte, en 2011. Mais impossible de connaître la part de jeunes issus de l’immigration.

Thread sur ce qui m’a poussé à partir de France et tout laisser derrière moi… 🇫🇷
« La France, elle m’aime ou je la quitte »👇

Redouane et Karim sont tous les deux ingénieurs. Ils gagnent bien leur vie. Mais les discriminations, l’impression de ne pas être à leur place, ont fini par avoir raison de leur volonté de rester en France. Comment ce malaise a-t-il débuté avant de s’installer au point de tout quitter ? A 14 ans, quand, explique Redouane, il était suivi « rayon après rayon » par les vigiles à la librairie ? Ou peut-être à 15 ans, quand il s’est fait refouler d’Euralille, le centre commercial flambant neuf de la capitale des Flandres. L’argument du vigile – « On n’accepte pas les groupes de jeunes » – devient « On n’accepte pas les mineurs » quand une bande d’adolescents blancs franchit les portes alors que le jeune Maghrébin est en train de protester. « C’est à partir de cette époque que j’ai senti naître en moi une scission entre l’identité que je pensais incarner et celle que je reflétais réellement », analyse Redouane, dont la mère est italienne et le père algérien.

« Mohammed ? Euh, Mouloud ? Euh, Redouane ? »

Karim, lui, s’apprête à s’installer à Londres. Ras le bol de ce « climat », symbolisé par la « disqualification de Mennel Ibtissem de ‘The Voice’ ou encore le déchaînement contre Maryam Pougetoux, la responsable de l’Unef voilée ». Dominique Sopo, le président de SOS Racisme, abonde dans le même sens.

Cette polémique sur Mennel est effrayante. Ça envoie le message que quels que soient les signaux qu’on donne, il y aura toujours des gens qui exploiteront des failles pour théoriser le fait que les Arabes et les Noirs ne s’intégreront jamais.Dominique Sopo, président de SOS Racismeà franceinfo

Avec son accent du Sud, Karim affirme d’abord « ne pas avoir d’exemples personnels de discriminations racistes ». Mais le ton change lorsqu’on demande au jeune Marseillais si, lui aussi, n’était pas surveillé un peu plus que la moyenne dans les magasins. « Ah oui, bien sûr, mais ça c’est le quotidien ! » Lui non plus, à 12 ans, ne pouvait pas entrer seul au supermarché.

Et que penser de l’orientation scolaire des deux jeunes hommes, à savoir un baccalauréat scientifique ? « Je lisais la surprise dans les yeux de mes interlocuteurs, comme s’ils s’attendaient à ce que j’ajoute à tout moment que c’était une blague et que j’étais en BEP mécanique. Comme si cette filière était incompatible avec la personne que j’étais », relate Redouane, issu d’un collège de ZEP. S’ajoutent les remarques de certains professeurs. Comment s’appelle-t-il, déjà ? « Mohammed ? Euh, Mouloud ? Euh, Redouane ? » « Evidemment, ce genre de remarques ne concernaient pas Thomas et Benjamin… Ce qui me dérange, c’est la différence de traitement », observe-t-il.

« Est-ce que je serais devenu musulman si je n’avais pas rencontré ces difficultés ? »

L’expérience du racisme quotidien – « des petits trucs pas graves mais qui s’accumulent » –, ces portes qui se ferment, ont fini par orienter le parcours de Redouane. Celles du centre commercial ; celles, aussi, des boîtes de nuit. « Mais quand tu te retrouves à rentrer chez toi comme un con parce que tu t’es fait refouler, forcément ça démotive. J’ai mis une seule fois les pieds en boîte : j’avais réussi à rentrer parce qu’il était tôt et que les mecs avaient été cool », raconte-t-il. Alors que ses amis partagent « des expériences communes qui font qu’ils ont des choses à se raconter », lui commence à s’éloigner.

Les deux ingénieurs font le lien entre une forme d’exclusion et un mouvement de repli communautaire. « J’ai commencé à traîner avec d’autres personnes. Est-ce que je serais devenu musulman si je n’avais pas rencontré ces difficultés ?, se demande Redouane, avant d’enchaîner. Honnêtement, je n’ai pas la réponse. Mais ce que je sais, c’est que mon parcours spirituel n’est pas venu de ma famille ». Même son de cloche chez Karim, pour qui, « si on montre qu’on est pratiquant, on est perçu comme potentiellement dangereux ». Pendant un entretien d’embauche à Londres, il demande à son interlocuteur s’il est possible de prévoir un endroit pour prier.

Il a rigolé, il ne comprenait pas que je lui pose la question ! J’ai dû lui expliquer qu’en France c’était très compliqué, voire impossible.Karim, ingénieur informatiqueà franceinfo

De leurs récits ressort également l’intériorisation de cette stigmatisation. « Quand j’ai réalisé que je n’avais pas les mêmes réflexes envers un gosse bien habillé et un autre en survêtement, j’ai compris que j’étais en train de reproduire ce que j’avais vécu, tellement c’est ancré dans la société ». Karim, lui, était « surpris«  d’être contrôlé par une femme voilée à l’aéroport de Londres. « A force de baigner dans cet environnement, on commence nous aussi à avoir des a priori », affirme Redouane. Une intériorisation qui n’a rien « d’extraordinaire » pour le président de SOS Racisme. « C’est une manière de repousser le stigmate qu’on perçoit sur soi-même. Et aussi un mécanisme qui permet de dire inconsciemment ‘Je ne suis pas ces jeunes-là, intégrez-moi, voyez bien, je les déteste autant que vous' », estime pour sa part Dominique Sopo.

L’expérience de l’étranger, l’un au Canada et l’autre en Angleterre, a été une sorte d’électrochoc. « Lever la tête du guidon, ça m’a fait me demander pourquoi je restais en France », explique Redouane. Un pays à qui ils auraient pourtant pu proposer leurs compétences, dans une branche où la demande d’emplois est importante. D’ailleurs, ni l’un ni l’autre n’ont jamais eu de difficultés à trouver du travail dans l’Hexagone.

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