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Élections municipales Sécurité : les maires de gauche changent leur fusil d’épaule

Publié le 16/01/2026 • Par Nathalie Perrier • dans : A la uneA la Une prévention-sécuritéActu experts prévention sécuritéFrance

Police municipale Armement pistolet Smith and Wesson SP38
© Bertrand Holsnyder

Six ans après les promesses de rupture de 2020, les maires de gauche et écologistes cèdent au pragmatisme. Sous la pression de l’État et des enjeux de recrutement, l’armement et la vidéosurveillance ne sont plus des tabous. Enquête sur un tournant, à l’approche des élections municipales.

  • Chiffres-clés

Paris, Marseille, Lyon, Grenoble, Tours, ­Strasbourg… En mars 2020, l’élection ou la réélection d’écologistes ou de maires de gauche à la tête de grandes villes laissaient envisager un tournant dans les politiques de ­sécurité. À l’opposé du continuum de sécurité, ces édiles entendaient affirmer leur singularité et développer une alternative au modèle interventionniste niçois.

Dans leur profession de foi, les écologistes rejetaient en bloc « la militarisation des polices municipales » et « le danger de leur armement », et dénonçaient la vidéosurveillance et son coût exorbitant. À Marseille (877 220 hab., ­Bouches-du-Rhône), le ­Printemps marseillais affichait sa volonté de « refaire de la police municipale une police de proximité et du quotidien », tandis qu’à Paris ­(2,11 millions d’hab.) la maire socialiste, Anne ­Hidalgo, promettait de déployer une police municipale « assurant une présence rassurante de proximité […], sans arme à feu, inutile pour assurer la tranquillité publique ». Six ans plus tard, alors que la sécurité s’annonce comme l’un des enjeux des élections municipales de mars, ces élus ont-ils réussi à changer la manière de concevoir la police municipale ?

Des élus sous tension

La décision, fin 2024, du maire écologiste de Lyon (520 770 hab., métropole de Lyon) d’augmenter son parc de caméras de 10 % illustre les exercices de contorsionniste à l’œuvre. En 2021, pourtant, lorsqu’en déplacement à Lyon, ­Gérald ­Darmanin, alors ministre de l’Intérieur, avait sommé ­Grégory ­Doucet de « sortir de l’idéologie » et de renforcer la vidéosurveillance, ce dernier avait rétorqué que Lyon était « l’une des villes en France les mieux équipées ». Quatre ans plus tard, revirement : Lyon s’est dotée de 30 caméras supplémentaires (soit 571 caméras fixes et 30 nomades) et a voté, en juin, l’implantation de 60 nouveaux équipements pour 2026. Le maire n’en défend pas moins toujours une « police de l’humain » et tente de résister à la pression de son opposition – son adversaire aux municipales, ­Jean-Michel ­Aulas (SE), promet 1 200 caméras en 2033 – mais aussi de l’État. S’il a cédé sur le nombre de caméras, il refuse ainsi d’accéder à la demande de la préfecture concernant le déport du centre de supervision municipal à la police municipale.

La maire écologiste de ­Besançon (120 060 hab., Doubs), ­Anne ­Vignot, qui avait, en février 2024, fustigé la proposition de ­Gérald ­Darmanin de financer partiellement l’installation de 50 caméras – « Promettre 50 caméras comme si ça allait résoudre le problème de fond, c’est berner la population », disait-elle –, a lâché un peu de lest en annonçant… cinq nouveaux équipements. « Il propose 50 caméras, je n’en veux que cinq et je n’ai pas le financement. Donc, les annonces, je n’en veux pas. Je veux que les ministres décident que le trafic est une affaire nationale et internationale », justifiait-elle en janvier sur le ­plateau de C’ dans l’air.

À ­Grenoble (156 390 hab., Isère), l’écologiste Éric Piolle, qui promettait, en 2014, de « revendre [les caméras] à ­Christian ­Estrosi » et de « réorienter [les moyens affectés à la vidéosurveillance] afin d’assurer une présence humaine dans les quartiers pour prévenir la délinquance », en a quand même acheté quelques-unes… Il en dispose de 120 pour « la surveillance des bâtiments publics et la circulation ».

Désormais, le maire écologiste de ­Bordeaux (265 330 hab., Gironde), Pierre Hurmic, préfère assumer son changement de position sur la question de l’armement, autre totem vert. « Pendant la campagne électorale, j’avais pris un engagement : à ­Bordeaux, il y aurait plus de bleu dans les rues, a-t-il expliqué au congrès des maires. Je me suis rendu compte assez vite que c’était un objectif que je n’arriverai pas à remplir car, là où les polices municipales ne sont pas armées, on n’arrive pas à recruter. Mes policiers se sont même mis en grève en me disant : “Nous sommes de plus en plus primo-intervenants sur des lieux de délinquance de plus en plus violents, avec des délinquants de plus en plus armés, vous nous envoyez au casse-pipe. Nous vous demandons d’être armés”. »

Le modèle anglais

« Pragmatique », l’élu a fini par créer, sur le modèle de ce qui se fait en ­Angleterre, une brigade d’appui et de consolidation, qui, elle, est armée. « À partir du moment où j’ai créé cette brigade, environ 25 % des effectifs [50 sur 187 policiers], je me suis mis à recruter, pour cette brigade, mais aussi pour celles qui font de l’îlotage, pour ma brigade anti-incivilités, pour mes brigades de proximité dans tous les quartiers de la ville. »

Pierre ­Hurmic a également accepté de signer un contrat de sécurité intégré (CSI) avec l’État, mais « en étant un partenaire exigeant, en disant “je prends l’engagement de recruter 30 policiers municipaux, je vous demande de recruter 40 policiers nationaux. Je veux bien mettre 60 % de caméras en plus, je vous demande de les financer en grande partie, d’autant que vous en avez plus besoin que moi” ».

Des formations inédites

Pour autant, si les maires écologistes ou de gauche ont souvent dû faire des compromis, et par là même renoncer à quelques-uns de leurs fondamentaux, ils ne se sont pas ralliés à une vision sécuritaire. Ils freinent des quatre fers pour ne pas devenir une police de substitution de la nationale et ont développé une doctrine axée sur la proximité et le service à l’usager.

Éric Piolle, en dépit des accusations répétées de « laxisme » de ses opposants, maintient son choix d’une police sans armes à feu, au plus près des habitants de ­Grenoble. Après avoir développé les patrouilles à pied et à vélo, il expérimente, depuis juin 2024, une police municipale de quartier dans le secteur Vigny-Musset – village olympique, avec cinq agents en relation constante avec les acteurs locaux. Il a, en outre, installé un dispositif de formation inédit, une « académie de la confiance », pour faire monter ses agents en compétences sur les violences faites aux femmes, la maltraitance ­infantile, le lien police-population…

À Paris, où il n’y avait, jusque-là, pas de police municipale, la maire a créé une police dotée d’armes non létales et axée sur des missions d’ultra-proximité (lutte contre les incivilités, sécurisation des piétons, etc.). Elle a également développé une formation en interne et lancé un comité d’éthique, une première en France. Comme ses ­homologues, le maire écologiste de Tours (138 670 hab., ­Indre-et-Loire), Emmanuel Denis, a renforcé l’îlotage et accru le nombre de médiateurs. Autre tendance forte chez ces élus : ils ont sectorisé leur police pour la rendre plus proche des habitants.

À ­Marseille, Benoît Payan, le maire (DVG), a déjà ouvert deux nouvelles bases et trois antennes de proximité. Pierre Hurmic prend la même direction, avec deux premiers postes ouverts, cinq à terme. Tous, enfin, mettent en avant la prévention. « Une politique efficace doit marcher sur plusieurs jambes : la prévention, la médiation et la répression », résume Pierre Hurmic, qui se dit « ni shérif ni naïf ». Et de souligner : « Quand j’ai rehaussé les effectifs de policiers municipaux, j’ai augmenté dans les mêmes proportions les postes de médiateurs. Quand j’ai discuté le CSI avec l’État, j’ai demandé qu’il finance avec nous des postes de médiation dans les écoles pour lutter contre le décrochage scolaire et l’entrée de plus en plus précoce dans la consommation de stupéfiants et dans les petits trafics. C’est une politique équilibrée. »

Focus

Municipales 2026 : l’armement des polices municipales continue de diviser

Si la grande majorité des villes de plus de 15 000 habitants ont aujourd’hui une police municipale équipée d’une arme à feu de type pistolet ou revolver, quelques municipalités continuent de faire de la résistance. Le débat n’est pas nouveau et devrait rebondir lors des élections de mars prochain. Ce sera notamment le cas dans des grandes villes, comme Paris, Nantes, Rennes et Lille, où les municipalités socialistes, contre l’avis de leur opposition, refusent d’équiper leurs agents d’armes létales, au motif que les missions de leur police municipale ne justifieraient pas un tel équipement. Même argument dans d’autres villes de gauche, à l’instar de Grenoble, Vénissieux, Nanterre ou Quimper. Dans la plupart de ces communes, les agents sont parfois dotés de pistolets à impulsion électrique, de flashballs, de bâtons de défense ou de bombes lacrymogènes mais, en aucun cas, d’armes à feu de type pistolet ou revolver.

Quant à Brest, qui fut longtemps la seule ville de France de plus de 100 000 habitants à être dépourvue de service de police municipale, la situation pourrait évoluer. Le maire socialiste François Cuillandre, élu depuis 2001 et de nouveau candidat en 2026, a en effet annoncé le 6 janvier, contre toute attente, qu’il créerait un service de 50 agents équipés d’armes non létales, en cas de réélection en mars prochain.

Focus

« Les maires de gauche cèdent à la pression de leur opposition locale et à la perspective des municipales »

Sébastian Roché, politiste et directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

M. Sébastian Roché.Déploiement de la vidéosurveillance à Lyon, armement létal à Bordeaux… Pourquoi les maires écologistes ou de gauche ont-ils autant de mal à mettre en œuvre une autre conception de la police municipale ?

Les marqueurs de la police municipale dure sont aujourd’hui la vidéosurveillance et l’armement. Les maires écologistes, et certains de gauche, ne croient pas forcément aux solutions des technophiles. En revanche, ils cèdent à la pression de leur opposition locale. Et encore plus avec la perspective des municipales.

Est-ce qu’ils ne cèdent pas aussi aux injonctions des ministres de l’Intérieur successifs ?

Il y a 300 000 policiers publics en France, et seulement 30 000 policiers municipaux. L’approche qui prévaut en France est celle du ministère de l’Intérieur. Depuis des années, les gouvernements exercent une pression très forte sur les élus pour qu’ils arment leurs agents et qu’ils s’équipent de caméras. C’est difficile et coûteux pour un maire de dire non, de s’opposer à un préfet. Le préfet a les clés du Fonds de prévention de la délinquance et de la radicalisation et des subventions pour l’achat de caméras, mais aussi les actions de prévention.

Ces élus se sont-ils pliés à une vision sécuritaire ?

Non. Ils sont à la recherche de compromis. Et, parfois, ils innovent. Ils cèdent sur les caméras ou l’armement, mais ils fidélisent leurs agents sur un quartier, ils créent des formations innovantes en interne, ils imaginent des dispositifs de contrôle indépendant… Toute­fois, ce qui leur manque cruellement, c’est un plan ­d’ensemble, une vision.

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